06.06.2008

Elle

Elle dit : « Maintenant, si ma fille n’est pas auprès de moi, hé bien, je ne me sens pas bien ». Le visage un peu pâle, un peu tendu. Sa phrase tombe comme une goutte d’eau dans la mer. Des « c’est normal » distraits fusent. Au milieu d’éclats de rire anodins. Sa fille est assise à côté d’elle. Détendue. Un vague sourire accroché au bord des lèvres.

Elle poursuit sans que personne n’ait rebondi à sa première tirade : « c’est vrai que je ne suis pas très démonstrative, que je ne suis pas du genre à faire plein de bisous. ». Ses mains s’agitent. Les traits de son visage se tirent un peu plus. Le bord de ses yeux rougit. Dans l’indifférence totale. Personne ne l’écoute.

Je capte pourtant ce regard là. Qui tombe dans le vague. Je sens l’émotion grandir en elle. L’ébranler. Elle reprend : « mais ma fille, c’est tout. C’est comme ça ». Un cri d’amour. Presque désespéré. Maladroit. Dans cette famille où l’on ne parle pas. Sa fille n’a pas cillé. L’a-t-elle seulement entendue ?

Personne ne s’arrête à cette phrase. La femme vieillie semble secouée. Un instant perdue. Heurtée par ce mur d’indifférence. Elle reprend vite pied. Rattrape la conversation légère qui roule.

Mes yeux sont braqués sur elle. J’aimerais faire silence. Et lui dire que je l’ai entendu. Ce cri d’amour. Lui dire que je suis émue. Touchée.

Mais mon regard me semble soudain indiscret. Il retombe dans mon assiette. J’ai de la peine pour elle. Elle. Ma grand-mère.

15.05.2008

Jiminy

1528921177.jpgJ'avais appelé Jiminy ce jour là. Ou plutôt, je lui avais envoyé un texto. Elle était venue. Comme toujours.

Nous nous sommes retrouvées au "vieux col". Je me souviens de la petite table. Emboîtée dans une bulle de verre. Le serveur m'a apporté un poulet frites. Je regardais la rue de Rennes et m'étonnais du sourire de Jiminy.

Ce matin là, il m'avait fallu longtemps pour comprendre ce qu'il m'arrivait. C'était un matin gris. J'étais malade et fatiguée. Pas inquiète. Juste un peu à côté de mes pompes. La nouvelle m'avait fait l'effet d'une bombe. Ou plutôt l'inverse. J'ai perdu l'ouïe ce jour là. La notion de l'espace-temps aussi. Quand j'ai aterri, je ne savais pas quoi faire. Mais un visage s'est imposé à moi: Jiminy.

C'est l'instinct de la mère qui parlait en elle. Jiminy a du être une louve dans une autre vie. Elle était comme portée, prête à tout: "qu'est-ce que tu vas faire?". "Je ne sais pas" mentis je. Elle s'est abstenue des "c'est formidable", "c'est merveilleux". Jiminy est comme ça. Elle sait quand il ne faut pas dire.

J'ai fini par ressentir un peu de légèreté, moi aussi. J'ai fini par sourire à Jiminy. Je regardais la ville, les gens. J'ai espéré un instant. Me suis laissée aller à croire que tout était possible.

08.05.2008

Carnet de voyage

Carnet de voyage

Arrivée à Bangkok. 13 mars 2007

L’arrivée à Bangkok est chaotique. Il fait chaud et humide. Mais il ne s’agit pas de la touffeur floridienne qui prend à la gorge au saut de l’avion. Ici, l’air est doux comme une étreinte.

Après une nuit blanche, je suis enfin dans ma chambre d’hôtel. J’ai l’impression d’être dans le décor d’un vieux western raté. Les rideaux crasseux sont tirés. Dehors, le soleil tape. Je suis allongée sur mon lit, la faim le disputant à la fatigue. En face de moi, un mur défraîchi. Le miroir est encadré de deux lampes qui menacent à tout instant de se décrocher. Un cafard très pressé court le long de la plainte. La clim ronronne et ça me fait marrer.

Après quelques heures de repos et un sandwich vite avalé : l’aventure. Je me hasarde dans les rues de Bangkok. Devant le premier temple, je retire mes tongues roses. J’apprendrai plus tard qu’il fallait les laisser en bas des marches, et non en haut. Il n’y a personne et je ne sais quelle attitude adopter. Ici ne règne pas l’atmosphère glacée du recueillement qui sévit dans nos églises. Toutes fenêtres ouvertes, le vent s’engouffre et tourbillonne autour de l’hôtel sacré. Un homme arrive et s’agenouille. Un peu honteuse de mon ignorance, je l’imite, dans un coin, les jambes bien sagement repliées sous mon corps. Je le regarde du coin de l’œil faire sa rapide prière. Je suis à nouveau seule dans le temple, engoncée dans mon recueillement, quand j’entends un babillement derrière moi. Un bébé se trémousse dans sa couche. Sa jeune mère négligemment assise par terre, à coté de lui. Un coup à se convertir…

Plus tard, je cherche un taxi pour sortir du quartier oh combien sulfureux qu’est Patpong. N’ayant rien lu sur le pays, je ne sais pas ce qu’il y a à voir. L’homme auquel je m’adresse me regarde comme une extra-terrestre lorsque je lui dis que je veux aller voir la rivière. Ici, les touristes viennent dans le market center pour acheter des fringues. Forcément…

Je finis par trouver un taxi qui accepte de me transporter. Il a décidé de m’emmener à un embarcadère pour que je remonte le fleuve en bateau. Pourquoi pas. Je me sens bien cette ville. Etrangement, je m’y sens comme chez moi. Elle n’effraie pas comme la mystérieuse Naples. Je fais confiance au jeune homme. Je n’ai pas d’envie particulière. Je veux juste marcher dans les entrailles de Bangkok.

Le bateau est une sorte de longue pirogue à moteur : « un bateau à longue queue ». Je suis seule à bord et nous nous élançons sur les flots du Chao Phraya. Et pendant 10 minutes je me répète, comme on se pincerait : « je suis à Bangkok, je suis à Bangkok, je suis… ». Et pendant une heure, je me laisse porter sur les reins de cette ville qui m’offre à voir ses trésors… et sa déchéance.

01.05.2008

Partir pour te trouver

Je suis partie sur tes traces pour te trouver. Toi qui m'a vu naître. Toi dont je ne sais rien. Toi qui nous as quitté. Sans un bruit. Sans un mot. Pour ne pas déranger.

Si tu savais. L'émotion en entrant dans Hanoi. Je t'ai cherché partout. Derrière chaque pierre. Dans chaque rizière. Sur la terre et sur la mer.

J'ai rencontré tes opposants. Pendant la guerre. Ils ne t'en veulent pas. Mais qu'as-tu fait pendant ces années d'horreur? Qu'as-tu trouvé là-bas, que tu n'as pu oublier?

Il est vrai que ce n'est pas toi qui vient au Vietnam. C'est lui qui t'appelle. Long passé d'amour et de haine, je suppose.

Ma première découverte fût la baie d'Ha Long. Sous la pluie et l'orage. C'est une grande jonque en bois qui m'a menée parmi ces 3 000 îlots. Presque irréel. De se réveiller là. Tirer sur les rideaux, le matin, et se retrouver dans le silence absolu de la mer de Chine. Le soleil s'est levé, pour ne plus me quitter.

Ce pays encore archaïque et sauvage par bien des aspects, recèle de mystères et panse ses plaies. La guerre n'est pas loin et reste très vive dans les mémoires. Pour autant la rancoeur n'est pas de mise. Mais la peur subsiste.

En te cherchant, c'est un peu de moi-même que j'ai trouvé. On n'en revient pas indemne. Et je comprends. Aujourd'hui. Que la mousson, la chaleur et le soleil laissent sur la peau une empreinte qui ne s'efface pas.

Là-bas, il faut oublier ce que nous avons appris. La vie n'a pas le même sens. Le labeur non plus.

Comment raconter n'inénarrable? Le Vietnam a ses secrets qu'il ne faut pas chercher à percer.

30.03.2008

Deux syllabes

Deux syllabes.

Un corps lourd et souple. Fort, résistant. Boucles d’argent.

Une peau douce, brune et chaude. Et mes doigts qui courent le long des muscles.

Une main large main qui caresse, comme on enlève le surplus de farine sur un bon pain. D’un geste sûr et généreux.

Un pas feutré.

Un regard doré qui s’ancre dans le mien. Comme un hameçon qui se plante dans mes yeux. Pas un mot de prononcé. Il sonde.

Prince des ténèbres ou amoureux transi. Il joue.

Envahisseur, il pénètre jusque dans l’intime le plus secret.

Comme deux animaux s’évaluant avant un combat, attente. Il guette. Jauge. Evalue. Lance un leurre et m’observe. Ne bouge pas. Attend. En cas d’apparition à l’orée de tanière, il n’approche pas.

Proches à fusionner et pourtant les portes de nos vies restent closes. Tacitement, il n’approche pas de mon univers, ni moi du sien. Pas de question sur les longues journées et les soirées d’absence. C’est ainsi.

Mais un bouillonnement au contact l’un de l’autre. Une intrusion l’un en l’autre. Une exigence. Une pente de mille feuilles. Une histoire qui se coud, point après point.

Vent de panique. Emulation. Jusqu’à l’intérieur de l’Etre.

Parfois regard d’acier, hautain, glaçant. Qui me lamine.

Et puis retour fougueux en cas d’éloignement.

Il me couche dans son lit, et parfois sur ses lignes.

Homme de changement, de mouvement, d’anticipation. Il tourne autour de mes racines. J’observe.

Et puis c’est l’embrasement. Une fibre de passion, un peu de relâchement. Et l’on navigue à flux tendus. La colère s’emmêle à l’épuisement. Le désir au surpassement. L’apaisement à la tristesse. Pause.

Absence. Qui dit éloignement. Protection des heures qui ramènent doucement, au sein de son propre univers. Ressourcement.

Quand soudain tout redevient ennui. Les murs, les gens, le macadam de Paris.

Le téléphone qui bipe au milieu de la nuit. Mes yeux ensommeillés qui lisent douceur et accalmie.

Puis vient cette nuit où le retour au nid semble vain.

Alors on s’enroule contre ce corps chaud, rassurant, inquiétant. On s’étire, fait le gros dos, s’assoupi. On s’amarre à cette terre exotique. Sous ses tropiques. A lui.

On s’approche. Et d’une patte, du bout des coussinets, teste ce liquide translucide, transparent. Pour savoir si l’humeur du jour est à la tempête ou à l’accalmie.

Eaux en mouvance. De la fusion à l’absence.

Des mots qui cinglent. Une force qui m’éveille. Enfin.

Au fond de moi, des portes qui claquent et des pas qui résonnent. Ombres chinoises.

Ai pris le train et me demande à certaines heures, jusqu’où ira ce voyage. Images. Cordages.

Il blesse ou cajole. S’envole. Mais, toujours, revient.

27.03.2008

Paris

Elle trône, dans un appartement qui n'est pas fait pour elle. Esseulée. Incongrue. Déplacée. Lourde et massive. Elle n'accueille plus les festins d'autrefois. La convivialité. Plus d'enfants turbulents qui tournent et contournent ses pieds. S'y heurtent. Pleurent un peu. Puis repartent. Plus d'éclats de rire bruyants. Plus de plats dans les plats, de bouteilles et de carafes, ni de convives. Ni même de gibier. Elle semble déracinée. Solitaire. Gauche. Mal adaptée. Quelques magazines qui traînent. Même pas vraiment pour elle. Elle semble triste, cette table là. Étonnée de ce nouveau coup du sort. Mal aimée. On songe même à la scier. A la mutiler. Pour l'obliger à se soumettre à sa condition parisienne et solitaire. Elle ne bouge pas. Résiste. Silencieuse. Semble en attente. De renouveau. De jours meilleurs.

Citoyen

Un hématome au front et plusieurs sur les bras. Les yeux clos. Pochés. Bouche ouverte. Une salive pâteuse lui colle aux lèvres.

Un voix forte à coté de moi : « Monsieur ! Vous avez de la visite ! Monsieur ? Ouvrez les yeux ! »

Au prix d’un effort manifeste, il ouvre les yeux. Sur le néant. Un vaste vide incohérent.

Je me penche sur lui. Nez à nez. Je souris, agite une main : « papi ? »

Il ne me voit pas. Ses yeux se referment.

Son visage se crispe à intervalles presque réguliers sur une douleur mystérieuse. « Tu as mal ? ». Une espèce de grognement pour toute réponse.

Il tente de lever un bras vers son visage. Il me semble qu’il a conscience de ma présence et qu’il tente de se soustraire à mon regard.

Je m’empare de son bras. Le repose sur le lit. Plaque ma main sur la sienne. Il semble s’apaiser. Pour un instant. Pour un instant seulement.

La grande faucheuse est là. Encapuchonnée de noir. Elle attend. Patiemment.

Ses heures sont comptées. Il n’est plus qu’un mort en sursis. Un paquet de viande que les infirmiers traitent comme tel.

Son compagnon de chambre, assis sur une chaise, demande à être porté dans son lit. Il se fait vertement gronder par l’infirmier : « Vous n’êtes pas le seul Monsieur Paulin ! Vous attendrez votre tour ! »

Le vieux, perdu, murmure : « quel tour ? ».

Oui, quel tour ? Dans ce mouroir où plus rien n’a de sens, de quel tour parle-t-on ?

Puis on me demande de quitter la pièce pour un bref instant. Lorsque la porte s’ouvre, je reste là, à le regarder agoniser. De loin.

Il ouvre les yeux. Semble me chercher. Ne me trouvant pas, il les referme. Je l’imagine soulagé. Mais qui peut savoir ?